Le ciel était bleu d'un bleu clair et joyeux, un bleu franc de ceux qui vous donnent le sourire en passant la tête par la fenêtre les matins d'été, un bleu de ces jours où, décidément, il vaut mieux aller se balader que de rester enfermé à s'occuper l'esprit sur des inepties. Les nuages blancs qui moutonnaient deci-delà ne venaient d'ailleurs pas occulter la beauté du ciel, au contraire, ils lui donnaient cette impression de profondeur dans lequel on risque de tomber un jour ou l'autre pour se retrouver dans un pays étrange et merveilleux.
En tout cas, ce n'était certainement pas le ciel d'un jour à passer devant un pupitre d'écolier mais plutôt à rester allongé toute la journée sur les pelouses du parc. C'est d'ailleurs ce sur quoi Bee méditait alors qu'elle s'appliquait à faire de même du mieux qu'elle pouvait.
Elle était partie de bonne heure, comme tous les matins, pour prendre le temps de profiter du parc vide avant d'aller à l'école et il était temps de se relever, comme tous les matins, et de quitter le parc pour ne pas arriver en retard. Mais aujourd'hui, il lui semblait que c'était différent et qu'elle pouvait se permettre de rester un peu plus pour profiter du ciel.
– Si beau à contempler mais plus merveilleux encore à parcourir, tu ne penses pas, petite demoiselle, fit une voix derrière elle.
Cette voix inopportune lui était étrangère. Bee se leva sur un bras pour découvrir qui était son intrus. Un jeune garçon était assis près d'elle, le regard porté vers le ciel. Elle ne l'avait pas entendu arriver et elle se demanda si elle ne s'était pas endormie, ce qui lui rappela qu'elle était sûrement déjà en retard pour l'école. Voyant son agitation soudaine, le garçon se tourna vers elle, amusé.
– Ne veux-tu pas rester plus longtemps à le regarder, il est si beau, dit-il.
Surprise, Bee se rassit.
– Mais je ne peux pas arriver en retard à l'école sinon je risque d'être punie, lui répondit-elle.
– Et pourquoi ne pas simplement t'abstenir d'y aller et aller visiter le ciel, rétorqua le garçon.
– Visiter le ciel ? Mais on ne peut pas visiter le ciel, lui fit-elle remarquer, seuls les astronautes vont dans le ciel.
– Et pourquoi ne pourrait-on pas visiter le ciel, répondit le garçon, les gouttes de pluie viennent bien visiter la terre, elles.
Bee admit qu'en effet, les gouttes de pluie venaient du ciel et faisait un tour sur terre avant de remonter dans les nuages. Dans ce cas, le garçon avait sûrement raison, bien qu'elle n’ait jamais entendu dire qu'on puisse aller se balader dans le ciel sans fusée ni montgolfière. Elle décida d'en savoir plus sur cette proposition, s'efforçant d'oublier qu'elle se rendait à l'école quelques minutes plus tôt.
– Comment s'y prend-on pour aller visiter le ciel, demanda-t-elle au garçon qui l'observait attentivement.
– C'est très simple, il suffit de s'y faire emmener par quelqu'un qui connaît le chemin, répondit-il.
– Et où peut-on trouver une telle personne, demanda-t-elle, de plus en plus intéressé.
– On ne les trouve pas, il faut attendre qu'ils viennent à nous pour nous faire découvrir le chemin, dit le garçon. Moi, je connais le chemin et je suis ici pour t'y emmener mais tu sembles préférer aller à l'école, non ?
– Oh non, pas du tout, s'exclama Bee, décidant par la même qu'une ballade dans le ciel valait bien les jours d'école de toute une vie et qu'elle pouvait donc bien en manquer un petit.
– Bien, dans ce cas, je vais pouvoir t'emmener. Mais attention, le chemin n'est pas simple et je ne peux pas m'arrêter ou revenir en arrière pour venir te chercher alors essaie de ne pas me perdre.
Bee acquiesça. Maintenant qu'elle était décidée, elle était prête à tout pour aller visiter le ciel qui était sûrement un endroit merveilleux. Elle se demandait bien comment ils allaient s'y prendre pour grimper jusqu'aux nuages, peut-être le jeune garçon avait-il le pouvoir de s'envoler ou bien peut-être existait-il un escalier qui montait tout droit jusqu'au ciel.
– Puisque tout est près, dit le garçon, on peut y aller. Prend ma main et surtout ne la lâche pas.
Bee attrapa la main que le garçon lui tendait. C'était une main fine avec de longs doigts agiles et forts qui la tenait fermement mais avec douceur. Elle ramassa son sac et l'enfila sur son épaule. Le garçon lui sourit et se mit à marcher vers le milieu du parc. Elle le suivit tout en lui tenant la main et il lui sembla qu'il se dirigeait vers la butte devant eux. Comme ils marchaient, le garçon se mit à aller de plus en plus vite jusqu'à presque courir. Bee avait du mal à suivre mais elle s'efforça de tenir le rythme et de serrer la main du garçon, comme il le lui avait dit.
Alors qu'ils arrivaient en haut de la butte, le garçon, courrant toujours plus vite, serra fort sa main et s'élança dans le vide. Alors qu'elle retenait sa respiration et s'élançait avec lui, craignant la chute, Bee se sentit tirée vers le haut et s'aperçut qu'ils filaient à vive allure à travers le ciel et que le garçon la tirait toujours plus fort vers le haut. Sa main commençait à glisser mais elle la serra encore plus en apercevant le sol qui s'éloignait sous elle ainsi que toute la ville alentour. Mais ils accéléraient encore et elle commençait à percevoir du mouvement autour d'eux.
Bientôt elle s'aperçut qu'ils évoluaient au milieu de nombreux animaux et personnes de toutes sortes qui filaient dans les deux sens. À côté d'elle se trouvait une grenouille de la taille d'un minibus qui la regarda de ses yeux vitreux alors qu’elle les dépassait. Elle croisa aussi un homme de petite taille qui lui fit penser à M. Smethers, son professeur d'anglais. Cela lui rappela qu'elle était d'ailleurs en train de manquer l'école et qu'ils devaient sûrement tous se demander où elle se trouvait à cet instant.
Soudain, elle heurta un scarabée violet qui allait dans l'autre sens et sa main lâcha celle de son guide qui lui lança un regard affolé alors qu'elle se sentait retomber au milieu de la foule grouillante des êtres hétéroclites qui allaient de la terre au ciel et inversement. Elle aperçut en dessous d'elle un homme sur un tapis qui volait lentement. Elle tenta de s'y accrocha et rata sa prise. Heureusement, l'homme l'aperçut et lui attrapa le bras avant qu'elle ne tombe plus bas. Il la hissa sur son tapis et reprit difficilement sa place dans la cohue. Il se tourna alors vers elle et elle put voir à quoi il ressemblait. C'était un homme à la peau très sombre, portant une sorte de turban sur la tête et un smoking en guise de seul vêtement. À part ce dernier élément ainsi que la valise à ses côtés, il semblait tout droit sorti de l'Inde des années 50.
– Alors, mademoiselle, on s'endort sur la route, dit-il avec un fort accent, heureusement que j'étais là pour vous rattraper.
– Excusez-moi, monsieur, répondit-elle, j'ai lâché la main du garçon qui m'emmenait et j'ai commencé à tomber.
– Du garçon qui ... Ah mais tu es une terrienne, voilà qui explique tout, dit-il.
– Oui, monsieur, répondit-elle.
– Dans ce cas, je vais t'emmener jusqu'en haut, annonça-t-il, j'espère que tu pourras alors retrouver le garçon qui te guide. Sinon, il faudra le rattraper.
L'homme se retourna alors vers l'avant et entreprit de mener son tapis vers un nuage.
– Excusez-moi, monsieur, demanda Bee, est-ce que nous allons entrer dans ce nuage ?
– Mais bien sûr que oui, mademoiselle, répondit-il, les gens du ciel vivent dans les nuages, ton ami ne te l’avait pas dit ?
– Non, je l'ignorais.
Bee comprenait mieux à présent pourquoi elle n'avait jamais aperçu les habitants du ciel alors qu'elle le contemplait depuis les pelouses du parc.
Alors qu'ils arrivaient près du nuage, le flanc de celui-ci s'ouvrit pour les laisser passer et ils entrèrent. À mesure qu'ils avançaient, Bee découvrit l'intérieur du nuage. Cela ressemblait beaucoup au monde qu'elle connaissait à la différence que le ciel était blanc – c'était d'ailleurs probablement le nuage vu de l'intérieur – et que la nature semblait suivre des couleurs assez étranges. Elle aperçut, par exemple, une rivière rouge clair ainsi qu'un arbre bleu. L'herbe était d'un vert très clair et Bee apercevait quelques bâtiments colorés par-ci, par-là.
Ils arrivèrent à un bâtiment de la taille d'une petite gare de campagne. C'était d'ailleurs très probablement une sorte de gare car il comportait différentes entrées et sorties ainsi que des plateformes pour les personnes et autres créatures qui arrivaient par la voix des airs. L'endroit était calme, exception faite des voyageurs qui entraient et sortaient. Alors qu'ils atterrissaient sur une des plateformes, Bee scrutaient les alentours à la recherche de son ami. Il y avait toute sorte de créatures comme celles qu'elle avait pu croiser durant le voyage mais aucune trace visible du garçon. Son compagnon l'invita à descendre et fit de même.
– Alors, dit-il, est-ce que tu vois ton guide quelque part ?
– Non, répondit-elle, il n'est nulle part.
– C'est bien ce que je craignais, il doit être déjà partie, il va falloir que tu le rattrapes. Malheureusement, je ne peux pas t'accompagner, j'ai à faire ici.
Bee était un peu triste de devoir quitter son compagnon et aussi un peu inquiète à l'idée de devoir s'élancer seule dans ce monde étrange.
– Merci beaucoup, lui dit-elle, sans vous qui sait ce qui me serait arrivé.
– C'est tout naturel, ma petite, rétorqua-t-il, n'importe qui s'empresserait d'aider une jeune fille aussi jolie.
Bee rougit du compliment et commença à s'éloigner.
– Au revoir, monsieur l'indien, lança-t-elle.
– Au revoir, petite, et bonne chance !
Il se retourna et s'élança sur une plateforme qui passait par là.
Bee se retrouva seule et commença à marcher vers la sortie. En marchant, elle se demandait comment elle allait bien pouvoir retrouver son ami sans savoir où il était parti. Elle aurait du demander à son compagnon mais elle n'y avait pas pensé. Elle décida de demander à la première personne arrêtée qu'elle verrait car les gens arrêtés voient passer ceux qui marchent.
Elle avisa un panneau indicateur rose bonbon qui somnoler en regardant passer les gens.
– Bonjour monsieur, auriez-vous vu passer dans cette gare un garçon aux cheveux bruns ?
– Un garçon aux cheveux bruns, répondit-il, soudainement éveillé. Mais, tu sais, petite, je vois passer tellement de gens par ici. Comment veux-tu que je me rappelle de tout le monde ?
– Parce que vous n'avez rien d'autre à faire, tenta Bee.
– Tout juste, tout juste, s'exclama le panneau. D'ailleurs, je me rappelle de chaque personne qui est passé dans cette gare depuis trois semaines.
– Et vous rappelez-vous donc du garçon brun.
– Oui, il y a moins d'une heure, je m'en rappelle très bien.
– Où est-il allé, demanda-t-elle.
– Comment, interrogea le panneau. Tu voudrais aussi que je regarde où ils vont ? Tu ne veux pas non plus que je t'indique leur humeur ?
Bee commençait à s'amuser de cet étrange panneau.
– Non merci, monsieur, répondit-elle poliment, juste la direction me suffira.
– Vraiment, se lamenta le panneau, on ne laisse plus de repos à un pauvre panneau vieux et fatigué. Mais tu es si jolie que je peux bien te le dire. Il a quitté la gare par la porte principale et il a suivi la route qui part vers la droite. Il avait l'air pressé, si tu veux le rattraper, je te conseille de te dépêcher.
– Merci beaucoup, monsieur le panneau, lança Bee qui commençait déjà à courir vers ladite sortie, excusez-moi de vous avoir dérangé.
Le panneau grommela avant de retourner à son somnolement. Bee arriva à la porte et se retrouva sur une petite place de teinte jaune avec deux routes qui en partaient, une bleue vers la gauche et une verte vers la droite. Suivant les indications du panneau, elle prit la route verte et avança d'un bon pas en espérant qu'elle arriverait à rattraper son ami rapidement.
Alors qu'elle marchait, Bee observa le paysage alentour se transformer peu à peu. Alors qu'elle était partie d'une sorte de village où la couleur prédominante était le jaune, elle était maintenant dans ce qui semblait être la campagne alentour. La couleur dominante était la couleur de la route c'est à dire le vert. En regardant autour d'elle elle pouvait voir toutes les teintes de vert imaginables dans les différents éléments, du vert turquoise de la rivière à sa droite au vert émeraude des rochers qui bordaient la route.
Elle arrive près d'un petit bois, vert clair, à l'entrée duquel se dressait un arbuste qui détonait par ses branches d'un rouge profond comme celui des cerises. Quand elle fut approchée, ses oreilles furent charmées par une mélodie qui semblait venir de l'arbuste. Alors qu'elle tachait de voir d'où venait cette musique si agréable, elle aperçut un oiseau rouge qui chantait sur une des branches. Lorsqu'il la vit, l'oiseau s'envola vers une branche plus basse et se pencha vers elle pour terminer sa chanson.
– Bonjour oiseau, lui lança Bee, vous chantez magnifiquement bien.
– Merci, mademoiselle, répondit l'oiseau, j'aimerais que ce que vous dites soit vrai.
– Ah mais je vous en assure, rétorqua Bee, votre chant est une des plus merveilleuses choses que j'ai jamais entendu. Pourquoi dites-vous cela ?
– Et bien, vois-tu, répondit l'oiseau, je suis un rouge-gorge et j'aime tout ce qui est rouge comme moi. Ma couleur rouge est ce que j'ai de plus beau. Mais ce que je préfère, c'est chanter, c'est pourquoi je chante toute la journée pour tenter de chanter aussi bien qu'eux.
– Eux, interrogea Bee, de qui parlez-vous ?
– Les rossignols, évidemment, s'exclame le rouge-gorge. Depuis leur naissance, ils chantent si bien qu'ils n'ont jamais eu besoin de s'entraîner. J'aurais aimé être un rossignol, hélas je ne suis qu'un rouge-gorge, condamné à porter du rouge sans chanter.
– Ce n'est vrai, s'écria Bee, ce n'est pas parce qu'ils sont nés pour chanter et pas vous que vous ne pouvez pas chanter aussi bien qu'eux sinon mieux. Je vous promets que vous chantez au moins aussi bien que tous les rossignols que j'ai entendu de toute ma vie.
Le rouge-gorge rougit encore plus qu'il n'était déjà rouge et sembla pensif.
– Tu en es sûre, demanda-t-il.
– Tout à fait sûre, affirma Bee, rien n'est aussi sûr, même.
– Tu penses que je pourrais aller chanter avec eux pour leur montrer ?
– Vous devriez même être déjà parti depuis longtemps, répondit Bee.
– Tu as raison, s'exclama le rouge-gorge, je vais aller voir les rossignols. Ainsi je saurais si je chante aussi bien qu'eux. Et si ce n'est pas le cas, au moins, je le saurai. Jamais personne ne m'avait donné aussi bon conseil, merci beaucoup. Que puis-je faire pour vous remercier ?
– Avez-vous vu passer un jeune garçon par ce chemin, demanda Bee.
– Oui, je l'ai vu, il m'a salué et il a continué son chemin à travers le bois.
– Merci monsieur le rouge-gorge, dit Bee.
– Ah, je suis une demoiselle rouge-gorge, répondit le rouge-gorge, amusée.
– Oh, excusez-moi, mademoiselle, s'exclama Bee.
– Ce n'est rien, répondit le rouge-gorge, merci encore et au revoir, je vais voir les rossignols.
Alors que l'oiseau s'envolait, Bee lui fit un signe de la main avant de continuer son chemin. Alors qu'elle entrait dans le bois, elle pensait qu'elle avait bien fait de donner ce conseil à la demoiselle rouge-gorge et elle espérait qu'elle réussirait à montrer à tout le monde qu'elle chantait si bien.
Au bout d'un moment, elle arriva devant un arbre plus grand que les autres et d'un vert beaucoup plus clair. La route se séparait en deux, de chaque côté de l'arbre. Alors qu'elle cherchait quelque chose qui pourrait lui indiquer le chemin, elle entendit de nouveau un son de musique. Mais cette fois-ci, ce n'était pas une voix mais un son d'instrument. À l'oreille, il s'agissait probablement d'un instrument à cordes.
– Y'a quelqu'un, appela-t-elle ?
La musique s'arrêta et une branche s'abaissa révélant le musicien. C'était une coccinelle qui jouait du banjo. La coccinelle, qui avait arrêté de jouer, se tourna vers elle.
– Bonjour mademoiselle, dit la coccinelle.
– Bonjour, répondit Bee. Je m'appelle Bee, je cherche un garçon qui est peut-être passé par là.
– Sûrement même, répondit la coccinelle et elle se remit à jouer du banjo.
Bee se dit qu'elle rencontrait vraiment des gens étranges. Elle décida de ne pas relever l'attitude de la coccinelle et d'entamer une discussion comme elle l'avait fait avec les gens qu'elle avait rencontrés pour l'instant.
– Vous jouez toute seule, madame la coccinelle, demanda-t-elle.
– Comme tu peux le voir, répondit la coccinelle tout en continuant à jouer.
– Avez-vous déjà essayé de jouer avec quelqu'un d'autre ? J'ai rencontré tout à l'heure un rouge-gorge qui chantait magnifiquement bien.
– Personne ne joue de musique ici à part moi, répondit la coccinelle. Je joue donc seule.
– Et pourquoi n'allez-vous pas chercher quelqu'un ailleurs, interrogea Bee.
La coccinelle s'arrêta à nouveau de jouer et se tourna vers elle.
– Partir d'ici, interrogea-t-elle, j'aimerais bien partir d'ici.
– En ce cas, qu'est-ce qui vous retient, demanda Bee.
– Je ne peux pas partir d'ici, je n'ai personne à voir ailleurs.
– Vous n'avez pas d'amis ?
– Il n'y a personne ici, répéta la coccinelle. C'est amusant, le garçon de tout à l'heure ma dit la même chose. Il me le répète à chaque fois.
– Le garçon ? Par où est-il parti, s'exclama Bee.
– Lui ? Par la gauche, comme d'habitude. Il s'arrête seulement pour me demander si je veux l'accompagner, à chaque fois qu'il passe.
Bee savait maintenant quel chemin prendre mais elle décida de rester discuter un peu avec la coccinelle pour tenter de l'emmener avec elle, comme le garçon. C'était vraiment dommage qu'une coccinelle qui jouait si bien du banjo reste seule sans jamais quitter son arbre.
– Je vais le rejoindre, dit-elle, vous ne voulez pas venir avec moi ?
– J'aimerais bien, il est gentil et je l'aime bien mais comme je t'ai dit, je ne peux pas partir d'ici.
– Mais pourquoi, demanda encore Bee, qu'est-ce qui vous retient ici ?
– Et bien, je ne connais que cet arbre, je n'ai jamais été ailleurs. Comment puis-je savoir si ce ne sera pas moins bien ailleurs ?
– Il faut essayer, s'écria Bee, ou bien faire confiance aux gens qui vous le disent. Et puis vous ne serez pas toute seule si vous venez avec moi.
– Je suis désolé, je ne peux pas partir comme ça, je ne suis pas préparée. Je viendrai la prochaine fois, je t'assure.
Mais Bee avait l'impression que la prochaine fois ne viendrait jamais et que la coccinelle ne serait jamais prête. Mais elle décida de ne pas lui dire et de la laisser jouer du banjo. Elle avait assez perdu de temps comme ça.
– D'accord, dit-elle, je vais le rattraper et je lui dirai de repasser vous prendre la prochaine fois.
– Oui, oui, répondit la coccinelle qui avait l'air hésitante.
– Au revoir mademoiselle la coccinelle, dit Bee en commençant à marcher.
La coccinelle sembla vouloir dire quelque chose mais elle se retint et repris son banjo avant de retourner derrière sa branche.
En marchant, Bee pensa que c'était bien dommage que la coccinelle ait peur de quitter son arbre alors qu'elle jouait si bien du banjo. De plus, elle n'avait pas l'air très heureuse toute seule dans sa forêt. Malheureusement, il est des fois où l'on ne peut pas aider les gens malgré eux. Elle médita longuement là-dessus en continuant sa route.
Bientôt, elle arriva à la sortie du bois et elle s'arrêta pour contempler le paysage qui s'ouvrait devant ses yeux. Des champs s'étalaient partout où le regard portait et la route serpentait aux milieux d'eux. Le tout avait des teintes allant du jaune à l'orange et donnait une impression de chaleur qui redonna de l'énergie à Bee. Le ciel – enfin, l'intérieur du nuage – était d'un blanc très clair, presque bleuté.
Émerveillée, Bee s'élança en courant sur la route en riant. Elle entendait autour d'elle le chant des cigales qui l'accompagnaient et cela la rendit encore plus heureuse. Au bout d'un moment, elle se remit à marcher et arriva à une intersection où un chemin rejoignait le sien pour continuer en une route pavée de grandes dalles blanches assez irrégulières.
Elle vit un chariot qui était arrêté auquel était attelé un grand cheval bai qui la regarda approcher avec de grands yeux placides. Elle entendait une voix qui marmonnait de l'autre côté du chariot. En faisant le tour, elle en inspecta le contenu. Il transportait tout un attirail d'objets hétéroclites qui avaient chacun un usage particulier mais qui donnaient ensemble l'impression d'un bric-à-brac inutile. On pouvait voir divers tissus, une horloge, une grande cage à oiseau vide, des sacs de toiles qui dévoilaient des objets de formes biscornues à l'intérieur et tout un tas d'objets qui semblaient être des jouets pour enfants et un attirail de déguisements et autres habits.
De l'autre côté du chariot se trouvait un homme, de grande taille mais qui était penché sur sa roue qui était visiblement abîmée. Il était vêtu d'un grand manteau bleu, d'un noeud papillon blanc, d'un pantalon vert pomme et de longues chaussures jaunes. Il se retourna vers elle et cessa de grommeler.
– Tiens donc, dit-il, une jeune fille viendrait-elle m'aider à réparer ma roue ?
– Je ne sais pas réparer les roues, répondit Bee, mais je peux peut-être vous aider quand même.
– Très probablement, dit-il, tout est toujours plus facile avec une jolie fille à ses côtés.
Il partit d'un rire clair et fort qui se communiqua à Bee sans qu'elle sache pourquoi. Quand ils eurent fini de rire, il se leva.
– Ceci dit, qu'est-ce qu'une jeune fille comme toi fait ici toute seule, demanda-t-il.
– Je cherche un ami, répondit-elle. C'est un garçon brun qui m'a emmené dans ce pays mais je l'ai perdu et je dois le retrouver.
– Ah mais je crois que je sais de qui tu parles. Je le connais très bien, nous voyageons souvent ensemble quand il ne fait pas visiter le ciel à des jeunes filles, dit-il avec un sourire.
– Savez-vous comment je peux le retrouver, alors, monsieur ?
– Ah, ne m'appelle pas monsieur, je déteste ça. Excuse-moi, j'ai oublié de me présenter, je m'appelle Grégoire, je suis un clown itinérant. Et toi, comment t'appelles-tu ?
– Je m'appelle Bee, répondit-elle.
– Bee ? C'est un très joli prénom et il te va très bien. Ça me fait penser à une petite guêpe. Et bien mademoiselle Bee, voulez-vous m'accompagner ? Une fois que j'aurai réparé cette roue, nous irons à la recherche de notre ami.
– Vous voulez bien m'emmener, s'exclame Bee, merci beaucoup monsieur le clown.
– Grégoire, ça ira. Je pense que ton ami se dirige vers Mina, la capitale de ce nuage. Il a pour habitude de faire visiter la ville aux personnes qu'il emmène. Si nous continuons sur cette route, nous y serons bientôt.
– Mais allez-vous pouvoir réparer cette roue, demanda Bee, inquiète.
– Évidemment, s'écria le clown, un clown peut tout faire s'il a un public. Mets-toi là et regarde moi faire. Après, il faudra que tu applaudisses sinon ça ne marchera pas.
Bee s'écarta un peu et regarda attentivement le clown qui montait sur le chariot et prenait une grande baguette de toutes les couleurs.
– Et c'est parti, s'écria-t-il en sautant du chariot.
Il se tourna vers la roue et tapa dessus trois fois avec sa baguette. Il y eut un grand bruit et une explosion de fleurs partit du bout de la baguette. Quand les fleurs eurent disparu, la roue était réparée.
– Comment avez-vous fait, s'exclame Bee en applaudissant.
– C'est facile, je suis un clown, je peux tout faire, répondit-il. Maintenant, en voiture.
Il invita Bee à monter à l'avant du chariot et s'installa à côté d'elle. Il cria quelque chose au cheval qui se mit en marche tranquillement. Comme le voyage était quand même un peu long jusqu'à la capitale, le clown se mit à conter à Bee les histoires des nuages. Pendant une heure ou deux, il lui parla de l'usine de nuage, de Plop la grenouille qui renversa un jour une mer des nuages, faisant pleuvoir, du roi des nuages qui décida qu'on renverserait régulièrement les mers pour qu'il puisse y avoir de l'eau sur terre.
Il lui raconta l'histoire du lutin Gum qui un jour tomba d'un nuage et découvrit que la terre était un lieu merveilleux où l'on pouvait vivre et comment il y fit venir sa famille ainsi que de nombreuses autres créatures pour y habiter, de la connaissance des nuages qu'ils avaient peu à peu perdu, perdant le contact entre ceux qui étaient devenu les hommes sur Terre et les créatures.
Il lui raconta l'histoire de son ami, le jeune garçon brun, qui un jour avait découvert une route vers les nuages et avaient rétabli un contact restreint entre terre et ciel. Ainsi, elle apprit qu'elle faisait partie de ces terriens qu'il emmenait régulièrement dans les nuages pour que la connaissance de ce monde ne disparaisse pas à nouveau. Bee se sentit fière d'avoir été choisi pour garder un savoir si précieux.
Alors qu'il lui racontait l'histoire de Fed le hamster et du géant Hart, elle entendit une étrange mélopée qui venait d'une palissade à sa droite. Intriguée, elle interrogea son ami.
– Ça, répondit-il, ce sont les ruches. Tu veux aller voir ?
– Oh oui, j'aimerais beaucoup, répondit Bee qui aimait bien les abeilles.
Ils rentrèrent dans l'enclos délimité par les palissades et Bee fut étonnée de ne pas voir ce à quoi elle s'attendait. Au lieu des habituelles ruches en bois où les abeilles font leur miel, il y avait pleins de petites maisons de toutes les couleurs et de toutes les formes. Entre les maisons s'agitaient des petites créatures que Bee identifia avec émerveillement.
– Des fées ! Ce sont des fées, s'écria-t-elle.
– Évidemment que ce sont des fées, répondit le clown, tu t'attendais à quoi ? Vous n'avez pas de ruches sur terre ?
– Si, mais elles sont habitées par des abeilles qui font du miel. Et il n'y a pas de fées sur terre.
– Ah, il y en a sûrement, il suffit de les voir. Mais si vos abeilles font du miel, d'où viennent vos rêves ?
– Nos rêves, s'étonna Bee, pourquoi nos rêves ?
– Et bien, les fées qui vivent dans des ruches comme celle-ci ont pour occupation de créer les rêves de toutes les personnes qui dorment dans les nuages. Mais il me semble que les terriens qui rêvent viennent dans les nuages recevoir leurs rêves.
– C'est merveilleux de créer ainsi les rêves des gens, s'exclama Bee.
Elle eut soudainement très envie de faire partie de ces fées si jolies qui passaient leur journée à faire des rêves pour les gens qui dorment et à essayer de faire les rêves les plus beaux possibles. Ce devait être tellement bien d'être une fée.
Après avoir fait le tour de la ruche, ils repartirent et continuèrent leur chemin. Sur la route, Bee pensa qu'elle ne regrettait vraiment pas d'avoir suivi le garçon dans les nuages car elle avait vu des choses vraiment merveilleuses.
Peu à peu, le paysage changea. Ils virent apparaître un peu partout des habitations et ils ne furent plus seuls sur la route. Au fur et à mesure qu'ils avançaient, d'autres routes rejoignaient la leur et sur ces routes d'autres voyageurs, chariots et autres. De plus, la teinte du paysage se transforma et devint moins colorée. Les couleurs des habitations étaient plus pales et l'ensemble donnait plutôt dans les bleus blancs.
Bientôt ils arrivèrent en vue de Mina. C'était une ville de très grande taille pour le monde des nuages mais elle devait atteindre à peu près la taille d'une petite ville sur terre. Elle était entourée par des murs bleus et blancs et on apercevait par dessus les murs les toits de la ville qui étaient, eux, de toutes les couleurs imaginables, bien que les murs des bâtiments soient dans l'ensemble blancs.
Ils arrivèrent à une des portes de la ville mais il ne semblait pas y avoir de vérification ou de contrôle, chacun entrait et sortait librement dans une cohue générale mais plaisante car plutôt silencieuse.
Alors qu'ils roulaient sur l'avenue principale qui conduisait au centre de la ville, son ami le clown se tourna vers elle.
– Nous allons au palais du roi Merle, c'est le dirigeant de ce nuage. Je pense que notre ami t'y attend, c'est d'ordinaire là qu'il conduit les terriens qu'il guide pour leur faire rencontrer le roi.
Ils arrivèrent alors en vue du palais. Bee était subjuguée, elle n'avait jamais vu un bâtiment aussi beau. Il était entièrement blanc, peut-être en marbre, et s'étalait de toute sa largeur devant eux. Avec très peu d'étages, il arrivait néanmoins à être assez imposant pour faire régner un silence admiratif parmi les gens qui arrivait à proximité.
Un grand escalier menait à la porte du palais. Ils laissèrent le chariot avec d'autres véhicules et commencèrent à avancer vers la porte. Arrivés en haut de l'escalier, Bee se retourna et contempla toute la ville qui l'entourait. C'était vraiment magnifique.
L'entrée du palais n'avait pas de porte et quelques personnes et créatures l'empruntaient librement. Ils entrèrent et elle suivit le clown le long d'un large couloir tapissé de bleu et rouge. Ils arrivèrent à une porte, elle aussi ouverte, et entrèrent dans une grande salle ronde. Un tapis rouge menait à un trône énorme sur lequel siégeait un merle de la taille d'une automobile.
La première impression qu'eut Bee fut qu'ils dérangeaient un événement important. Elle se retourna vers le clown mais il avait disparu. Tout à coup, elle se rendit compte que tous les regards étaient tournés vers elle. Le chemin jusqu'au trône était dégagé, comme pour l'inviter à avancer. À côté du roi Merle, elle aperçut son ami, le garçon brun, qui la regardait en souriant. Elle comprit alors qu'elle était attendue et elle s'avança sur le tapis le plus dignement possible.
Ce n'était pas évident d'avancer calmement avec tous ces regards tournés vers elle mais elle arriva finalement au trône et s'inclina devant le roi.
– Relevez-vous Milady, dit le merle avec une voix forte mais chaleureuse, et laissez-moi vous souhaiter la bienvenue en ma cité et mon palais.
Elle releva la tête mais, ne sachant que répondre, resta coite. Alors, son ami s'avança.
– Jeune fille, dit-il, voici le roi Merle, monarque de ce royaume. En tant que terrienne invitée dans le royaume des nuages, il vous a été attribué le titre de Lady Bee, demoiselle d'honneur de la cour du roi Merle.
Puis il s'approche d'elle et lui sourit, les conversations reprirent dans la salle et le roi s'intéressa à autre chose.
– Alors tu as réussi à venir jusqu'ici, dit-il. Excuse-moi de t'avoir fait voyagé seule mais il fallait que j'arrive au palais au plus vite. J'espère que tu as apprécié ton voyage.
– Ne t'inquiètes pas, répondit Bee, émue, c'était merveilleux, j'ai vu pleins de choses et rencontre des tas de gens.
– Je n'en doute pas, dit-il en souriant. J'aurais du te prévenir ce cette cérémonie mais je n'ai pas eu le temps. Tu vas recevoir un objet pour montrer ton titre. Ensuite, je te ramènerai chez toi.
Un hareng en smoking s'approcha d'eux en portant une boite en ébène. Son ami la prit et l'ouvrit. À l'intérieur se trouvait un superbe pendentif en argent orné d'une pierre d'un bleu profond. Le garçon la sortit de la boite et lui passa autour du cou.
– Voilà, dit-il, maintenant tout le monde sait qui tu es.
Bee était au paradis, jamais elle n'avait eu un bijou aussi beau. Elle regarda son ami dans les yeux avant de se jeter dans ses bras.
– Merci, s'exclame-t-elle, merci beaucoup.
Le garçon lui tapa affectueusement dans le dos et lui glissa quelques mots à l'oreille.
– Maintenant, il faut rentrer, j'ai été très heureux de te rencontrer.
Tout à coup, le monde autour de Bee se mit à tourner et elle se sentit tomber tandis que le garçon se détachait d'elle. Elle revit passer devant ses yeux tous ceux qu'elle avait croisé pendant son voyage, l'indien souriant sur son tapis, la panneau indicateur somnolent, la cantatrice rouge-gorge, la coccinelle au banjo, Grégoire le clown, les fées des rêves, le roi Merle et, surtout, son ami, le garçon brun dont elle ne connaissait même pas le nom. Elle pensa soudain qu'il y avait tellement de choses comme celle-ci qu'elle n'avait pas eu le temps de demander.
Alors qu'elle tentait de faire demi-tour, elle se retrouva sur la pelouse du parc, à côté de son sac. Le ciel était déjà sombre, il devait être tard. Elle se leva et se dépêcha de rentrer chez elle.
Arrivé chez elle, elle entra et tomba sur sa mère, affolée.
– Mais où étais-tu, lui demanda-t-elle en criant presque. L'école a appelé, tu as fait quoi ? Une ballade ?
– Oui, répondit Bee, une longue ballade.
Elle monta alors l'escalier en souriant sous le regard étonné de sa mère. Arrivée dans sa chambre, elle s'allongea sur son lit et contempla le ciel à travers la fenêtre, il était plein de nuages.
Elle sortit le pendentif qu'elle avait autour du cou et le contempla. Soudain, elle remarqua une inscription gravée au dos.
Pour Lady Bee
P.

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